The 6th

Partie 1 : Le Temple de L'Oeil Mystique

Chapitre 3 : Un Jour En France

 

-NAGAAAAA!!!

Le jeune homme ouvrit un œil, jugea qu’il était trop tôt pour se réveiller et s’enfonça sous l’édredon de plumes. Nad ouvrit la porte à ce moment la, l’air sévère. Elle saisit l’édredon par un coin et le souleva vivement. Naga poussa un cri de surprise et se cacha derrière un de ses oreillers.

-N..N...N... NAD! Je t’ai déjà dit que... De...

-Tu dormirais au moins avec un slip, ça ne te gênerait pas. Debout!

Nad sortit de la chambre tandis que Naga ouvrais sa commode pour piocher des vêtements à peu prés propre. Cela faisait six mois qu’ils étaient arrivés en France, après un long périple à pieds ou véhicule acquis plus ou moins légalement, au travers de l’Asie, la Russie et l’Europe. Nad avait fait preuve d’une débrouillardise à toute épreuve durant ce voyage. Elle avait toujours trouvé de quoi nourrir Naga au moins une fois par jour et l’avait toujours protégé. Au cours de cette année, le sanjiyan ne s’était manifesté qu’une seule fois, au travers d’une crise d’épilepsie, en pleine Turquie. La crise n’avait duré qu’une dizaine de minutes, au travers de laquelle, selon Nad, le Sanjiyan avait vociféré en tibétain. Mais lorsque Naga avait repris conscience, il avait vu les bleus sur les bras de la jeune fille et elle avait boité durant une semaine. Il savait de ses lectures au monastère que le Sanjiyan, non content d’être un monstre était aussi un combattant hors pair, mais pour arriver a faire boiter quelqu’un qui latterait d’une main Bruce Lee et Jacky Chan… Arrivés à Paris, Naga avait été accueilli par ses grands-parents paternels, mais il avait émis le souhait de continuer a vivre dans l’appartement de ses parents. Nad, présentée comme une amie de ses parents sous un nom d’emprunt, (-Nadia Kumosan? C’est quoi ce nom ridicule? -Kumosan ça veut dire Dame Araignée, Nad, qu’est ce que tu veux que je dise à mes grands-parents? Que je suis possédé par un démon et que tu es mon garde du corps?), avait promis de s’occuper de lui jusqu’à sa majorité. Naga avait repris ses cours et passait au lycée malgré son année de retard.

Naga entra dans la cuisine. Nad s’affairait aux fourneaux, elle n’était pas très bonne cuisinière, il fallait bien l’avouer, mais elle faisait des efforts. Néanmoins, elle aurait préféré mourir plutôt que d’avouer à Naga qu’elle lisait les magazines de sa mère afin de se perfectionner. Naga s’assit à sa place et contempla son assiette dans laquelle refroidissait une bouillie de gruau brun, agrémenté d’une fraise qui coulait en faisant de petites bulles.

-C’est joli, merci.

-de rien.

Naga goûta une cuillerée de gruau. Il fit une rapide grimace mais la remplaça par un sourire quand il vit Nad tournée vers lui.

-Ca ne vas pas?

-Ca manque de sucre, bredouilla Naga.

-Ha? J’étais pourtant persuadée d’avoir mis la quantité, dit Nad en posant le sucrier devant Naga, je vais tisser dans ma chambre.

-A tout à l’heure.

Naga la regarda s’éloigner puis il sifflota doucement. Un chien se leva de sous la table, bailla, gratta une épaule maigrichonne et s’approcha de Naga d’un pas nonchalant. Le jeune homme posa l’assiette par terre.

-Tiens Inuki.

Le chien se jeta sur l’assiette de nourriture et lécha jusqu’à la dernière parcelle. Naga lui gratta le crâne d’un air dubitatif.

-Et bé, je devrais avoir mauvaise conscience de te donner ça à bouffer... Ma mère aurait appelé ça de la cruauté envers les animaux.

Inuki s’écarta de l’assiette et se lécha les babines. Naga contempla l’œil bleu du chien puis gratta la fourrure rousse et emmêlée. Inuki avait été trouvé en Inde, ou plutôt, il avait suivi Naga dés le premier coup œil. En l’examinant de plus près, Nad avait déclaré qu’il s’agissait d’un chien-démon, un animal ayant des origines démoniaques, ce qu’attestait son regard vairon ainsi que l’odeur horrible qui se dégageait de lui. Les chiens-démons n’obéissent qu’au maître qu’ils choisissent et se nourrissent des restes de leurs repas ou de leurs ennemis. Si Inuki espérait faire bombance avec de la chair humaine, c’était raté. Heureusement pour lui et pour Naga, il aimait la cuisine de Nad. Naga se fit rapidement un petit déjeuner un peu plus potable et alla prendre son sac. En passant devant la chambre de Nad, il y jeta un coup œil. La jeune fille avait arrangé sa chambre à sa façon: de fins fils étaient tendus un peu partout et son lit n’était qu’une grosse boule de fils de soie blanc. Assise par terre, la jeune fille faisait jouer ses doigts sur un carré de tissu tendu devant elle. A chaque passage, le carré s’agrandissait. Les fils étaient tantôt d’un blanc soyeux, tantôt rouge sang, en passant par toutes les nuances de rose et de carmin. Naga avait été très effrayé en apprenant que Nad le teignait avec son sang, mais il s’était calmé en comprenant qu’il ne lui fallait qu’une goutte de sang pour un kilomètre de fils. Naga sortit de la chambre de la jeune fille et alla prendre son sac dans sa chambre. Il sortit ensuite sur la pointe des pieds.

Deux heures plus tard, Nad finit son tissage. Elle le plia soigneusement et le posa sur un tas à ses côtés. Elle compta les morceaux de tissu puis se lève.

-Douze, ça ira.

Elle regarda ses vêtements. Quand elle restait à la maison, elle portait la même tenue que quand elle avait rencontré Naga, mais elle mettait des vêtements plus habillés pour sortir. Elle tourna sur elle-même.

-Voyons... Carmin! Ca fait longtemps. Et pour la coupe...

Elle se regarda dans un miroir. Soudain, ses vêtements se déchirèrent et s’agencèrent différemment, en une jolie robe rouge sombre de style chinois. Elle fit la moue.

-Ho.. Non, pas décolleté.

Le col se reforma autour de son cou. Elle se tourna, regarda son reflet puis ses jambes. Elle soupira puis rallongea le bas de sa robe. Ensuite, elle enfila un blouson rouge et une paire de chaussures noires. Elle ramassa ses tissages et les enveloppa dans un tissu plus grossier. Puis elle siffla Inuki.

-Inuki!!! Viens Rouquin.

Le chien arriva vers la jeune fille en jappant, content pour un rien, comme seuls les chiens peuvent l’être. Elle noua un fil de soie autour du collier du chien et sortit de l’appartement. Il y avait une station de métro non loin de la et elle l’emprunta avec toute la force de l’habitude, malgré la peur qu’elle avait eut la première fois qu’elle avait vu le « grand serpent de métal ». Nombreux étaient les hommes qui se retournaient sur son passage, mais la jeune fille les ignorait. Elle prit le métro en direction du quartier chinois et arriva dans une petite ruelle sombre et malodorante. Inuki sur les talons, elle entra dans une petite boutique. Une très vieille chinoise, assise sur un tabouret, ses petits pieds bandés posés devant elle, leva les yeux en l’entendant entrer. En reconnaissant la jeune fille, elle lui sourit.

-Nad! Tu m’apportes tes tissages?

-J’en ai douze, répondit Nad en posant son paquet sur le comptoir.

La jeune fille défit le paquet et sortit le premier tissage. C’était une étoffe rouge vif, décorée de pétales de fleurs blancs. La Chinoise l’effleura doucement et hocha la tête.

-Tes tissus commencent à être réputés... Tiens, voici ta part.

La vieille femme tendit quelques billets à Nad et remballa les tissus qu’elle glissa sous le comptoir. Elle fit signe à Nad de la suivre dans l’arrière boutique. La jeune fille la suivit et referma le lourd rideau qui bloquait le passage. La femme farfouilla dans une vieille étagère couverte de pots, de bocaux contenant une faune pour le moins inhabituelle et de sachets de papiers. Inuki vint poser sa tête sur le bord de la table en faisant des yeux a attendrir le prince des démons en personne. La vieille femme lui tapota la tête négligemment et lui jeta un morceau d’un animal flottant dans le formol.

-brave bête Inuki.

Le chien mâcha le morceau de chair et avala. Il se lécha les babines et retourna se frotter aux jambes de Nad. La Chinoise trouva enfin ce qu’elle cherchait et le tendit à Nad.

-Voici.

Nad prit le sachet.

-qu’est ce que c’est exactement?

-Ce qui empêcheras le Sanjiyan de prendre possession de ton jeune ami. Un dérivé de la cocaïne.

Nad blêmît et regarda la petite vieille.

-A n’utiliser qu’en cas d’extrême urgence. Il ne faut pas risquer une accoutumance.

La Chinoise s’essuya les mains sur un chiffon et se tourna vers Nad.

-En cas de crise, fait lui en respirer une pincée, pas plus surtout!

-D’accord.

Nad fourra le sachet dans sa poche. Elle s’apprêta à partir quand la Chinoise l’arrêta.

-Au fait, Nad, tant que je pense à ce petit démon, je connais quelqu’un qui étudie les démons et les possessions depuis des années, tu devrais aller voir.

-Ou ça se situe?

La vieille dame lui donna l’adresse et Nad la remercia. Après une rapide commande sur six rideaux blancs, la jeune fille ressortit. Elle siffla Inuki qui flairait avec attention une borne d’incendie et repartit dans le métro. Quelques dizaines de minutes plus tard, elle arriva devant une vieille maison de la banlieue. Elle sonna et attendit patiemment, sommant d’un regard a Inuki de cesser de renifler les tulipes de cette manière. Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit sur un beau jeune homme japonais, de solide stature et aux long cheveux noirs noués en catogan. Nad  s’inclina.

-J’aimerais parler à Kushinada San. Je viens de la part de Madame Linshao.

-Ha! Vous devez être Arachnadia! S’exclama t’il avec un sourire éclatant, veuillez me suivre.

Il la fit entrer dans le couloir. La maison était assez ancienne, mais elle avait été agencée de manière japonaise. Les murs peint de blancs et les portes de papiers transportaient immédiatement dans un vieux dojo japonais, remémorant a Nad son enfance japonaise. Nad se déchaussa et se tourna vers le jeune homme. Elle glapit de surprise en portant la main à une dague dans sa poche. Le beau visage n’avait pas changé, mais le corps athlétique qu’elle avait entr’aperçu s’était mué en celui d’un serpent énorme.

-Ne craignez rien, je suis un Jama[1], Kushinada Dono[2] m’a fait cadeau de l’illusion d’un corps humain en échange de quelques services.

Le Démon-serpent s’inclina vers la droite.

-Veuillez me suivre Arachnadia Dono.

Arachnadia suivi le jeune homme, Inuki sur les talons. Le chien n’avait pas bronché en voyant le changement de forme du jeune homme et Arachnadia se maudit de ne pas avoir vu l’illusion, elle se ramollissait au contact de Naga, il faudrait qu’elle revoit son entraînement. Le démon s’arrêta devant une porte et s’inclina.

-Kushinada Dono, Arachnadia Dono est ici et vous demande une audience.

-Qu’elle entre, répondit une voix âgée.

Le jama ouvrit la porte et s’écarta en rassemblant ses anneaux. Nad avança dans la pièce, les yeux baissés et s’agenouilla avant de s’incliner devant la femme qui avait parlé.

-Veuillez pardonner ce manque de courtoisie, dit-elle en gardant les yeux baissés, mais il me faut des réponses à des questions.

Il y eut un silence, puis un rire clair le brisa, suivi de la voix de la femme.

-Une Kumônna qui s’incline devant moi? C’est trop d’honneur, lève-toi mon enfant.

Nad se redressa et se retrouva en face d’une vieille femme, plus âgée encore que la Chinoise, vêtue de plusieurs kimonos blancs superposés, à la manière des geishas des anciens temps. Sa longue chevelure blanche était étalée derrière elle et une très jeune fille les brossait. La vieille femme plissa les yeux en regardant Nad puis hocha la tête.

-Tu n’es pas entièrement Kumônna.

Nad sursauta et se figea, comment avais t’elle su ? Nad ressemblait tant a une dame Araignée que même les vraies s’y laissaient prendre.

-Comment le savez vous? Demanda t’elle d’un ton trop brusque, qu’elle regretta tout de suite. Pardon je.. Je ne voulais pas…

L'aïeule hocha la tête et fit signe à l’adolescente d’aller faire du thé.

-Tu n’as pas la beauté des Dames-Araignées. Tu es belle, certes, mais c’est de la beauté humaine. Tu es métisse n’est ce pas?

Nad hocha la tête et baissa les yeux.

-Mon père est japonais.

-Je vois...

La jeune fille revint et servit deux tasses selon le rituel avant de retourner brosser les cheveux de la vieille femme. Celle ci prit son thé et le but à petites gorgées.

-Que désires-tu? Savoir si tu es fertile[3]? Linshao pourrait très bien résoudre ce problème, il n’y a pas meilleur guérisseur dans toute l’Europe.

Nad rougit et secoua la tête.

-Non, c’est au sujet d’un jeune homme.

-Il est beau au moins? Demanda la vieille femme du tac au tac.

Nad resta bouche bée tandis que l’adolescente grondait gentiment la vieille femme qui étouffait un rire derrière une de ses longues manches immaculées.

-Kushinada Dono! Voyons! A votre âge!

-Heu, je... balbutia Nad.

-C’était pour rire! Dis moi ce qui t’amène.

Nad prit sa respiration et raconta d’une traite son histoire, sa rencontre avec Naga, la manière par laquelle il avait été possédé ainsi que leur errance a travers le monde. Elle s’arrêta à la fin de son récit et attendit un commentaire de la part de la vieille femme.

-Kalisana est donc de retour, fit pensivement Kushinada en sirotant son thé.

-Vous le connaissez? S’étonna Nad.

-Je ne les fais pas, mais j’ai déjà plus de cinq cents ans.

Nad hocha la tête et retint difficilement le sifflement admiratif qui lui venait aux lèvres.

-Il y a cinq cents ans, continua la vieille femme, je travaillais au côté de Kalisana en tant qu’exorciste. Je n’étais qu’une toute jeune miko[4] à l’époque, mais...

Elle fit signe à la jeune fille de s’en aller et elle resta seule avec Nad pour continuer son histoire.

-Nous étions amants. A l’époque, il possédait un jeune homme beau comme un dieu. Ses parents avaient été tués par des exorcistes quand il venait de naître et avant de mourir, sa mère l’avait incarné dans un corps de bébé humain. Il avait suivi la croissance de l’enfant, et ignorait qu’il était un sanjiyan.

 

-Ku.shi.na.da!

Le jeune homme entoura la taille de la jeune fille de ses bras puissants. Elle sursauta et se tournant à demi, reconnu Kalisana.

-Kal! Tu ne devrais pas venir ici! S’exclama t’elle en le poussant vers un petit bosquet, si le prêtre nous voit...

Kalisana déposa un baiser sur les lèvres de la jeune fille.

-Laisse tomber ce vieux radoteur! Je suis la moi!

Il la serra dans ses bras et Kushinada se laissa faire, ravie amlgré son mécontement face a l’irresponsabilité de son amant. Elle leva les yeux et contempla ce visage doux aux yeux fermés. Le bandeau qui ornait son front était orné de symboles mystiques. Elle suivit la courbe de son nez du bout du doigt et soupira.

-Kal, quand est ce que tu retireras ton bandeau?

-Je ne peux pas! Mon père l’a enchanté quand j’étais enfant pour me permettre de voir malgré mon handicap!

La jeune fille prit le visage de son amant entre ses mains et caressa les paupières du bout des doigts.

-Je ne connais même pas la couleur de tes yeux...

Kalisana attira la jeune fille vers un buisson.

-Demain, je pars à un raid chez les sanjiyans.

Kushinada fit mine de prendre un air exaspéré.

-Tiens donc! Et tu vas encore me sortir ton refrain du genre “ c’est la dernière fois qu’on se verra, je risque la mort demain, reste avec moi cette nuit, je t’en supplie”, hé, j’étais censée rester pure moi!

-Tu fais bien de parler au passé, murmura Kalisana.

 

-On était jeune, on était beau, soupira Kushinada.

Il y eut un silence.

-On était con aussi. Le raid s’est mal passé. Un sanjiyan à réussi à retirer son bandeau à Kalisana et il a tout de suite compris. Les autres exorcistes l’ont ramené, mais il est resté prostré une semaine. Sans boire, ni manger. Un jour il a disparu, et je n’ai entendu parler de lui ensuite que par les histoires des autres exorcistes. On m’a dit qu’il faisait cavalier seul, rejeté par les sanjiyans pour avoir tué ses propres frères et par les humains pour être devenu un tueur d’humain.

Kushinada soupira. Puis elle releva les yeux vers Nad.

-Ha, c’est vieux... Ca ne me rajeunit pas tout ça. Enfin bref. Votre problème est de débarrasser Naga de Kalisana.

-Il y a une solution?

-Aucune, malheureusement... On peut juste limiter les dégâts. Il faudrait revenir avec lui et... Mais, qu’est ce qu’il a votre chien-démon?

Nad tourna vivement la tête vers Inuki. Le chien, accroupi à ses côtés, s’était levé à demi et semblait pris de convulsions. Son pelage semblait secoué de vagues et s’hérissait par à-coup. Kushinada regarda Nad.

-C’est votre chien?

-Non, c’est celui de...

Le chien-démon, appelé ainsi en raison de l’attachement et la fidélité sans borne qu’il voue à son maître. Une telle fidélité, qu’il ressent jusqu’au moindre malaise de son maître.

Et uniquement son maître.

Nad sauta sur ses jambes.

-Par les dieux! C’est Naga!

-Comment? Le chien-démon a reconnu Naga comme son maître?

Sous les yeux étonnés des deux femmes, Inuki se mit à grandir. Ses vertèbres craquèrent lorsqu’il étira son dos, ses pattes s’allongèrent et s’élargirent, sa gueule se garnie de crocs étincelants et au final, une crinière rousse lui poussa le long du dos tandis que des rayures brunâtres couraient sur ses pattes. A la fin de sa transformation, il poussa un long hurlement, à mi-chemin entre le cri du loup et le ricanement de la hyène. Puis, il tourna la tête vers Nad et jappa.

-Inuki? Demanda la jeune femme d’une voix faible.

-Venir... Murmura Inuki d’une voix rauque, vite... Mon maître...

Nad jeta un regard désespéré à Kushinada, l’air de dire « J’adore mon quotidien » et monta à califourchon sur le chien, qui lui arrivait maintenant à la taille. Elle se tourna vers Kushinada.

-Je reviens avec Naga, Kushinada Dono.

-Attends mon enfant, si vous sortez ainsi, vous allez provoquer une émeute.

Kushinada prit une feuille de papier, traça rapidement un signe dessus a l’aide d’une pinceau posé sur sa table de travail et la colla sur le poitrail du chien. Au grand étonnement de Nad, celui ci se laissa faire. Kushinada s’écarta.

-J’ai posé une illusion. Vous êtes invisibles, faites attention et revenez au plus vite avec le jeune homme.

-Je vous le promets, vas-y Inuki.

Kushinada ouvrit la fenêtre et Inuki se ramassa pour bondir.

L’accélération coupa le souffle à la jeune femme sur son dos.

Le chien courait.

Son instinct le conduisait droit à son maître.

Pour plus de commodités, Inuki courait sur les toits et les fils de téléphones. Cela rappela vaguement à Nad un dessin animé que lui avait montré Naga.

-Si tu ralentis pas Inuki, murmura t’elle d’une voix éteinte en serrant la crinière du chien entre ses doigts, je te jure que je t’appelle le Chat-Bus[5], jusqu’à la fin de tes jours!

L’arrêt fut aussi brutal que le démarrage. Nad serra les jambes pour ne pas passer par-dessus la tête du chien et ouvrit les yeux. Elle était dans la cour du lycée de Naga. La cour était vide, visiblement, c’était la récréation et Nad en profita pour descendre du chien. À peine l’eut t’elle lâchée qu’il disparut. D’abord étonnée par ce phénomène, elle se souvint que le chien était encore sous l’illusion de Kushinada. Elle réfléchît quelques secondes puis tendit l’oreille. Des cris provenaient de l’infirmerie, en particulier d’une voix inimitable qu’il proclamait, en tibétain, que les grands-mères des moines faisaient des choses pas claires avec des chèvres du Tibet. Bénissant le fait que Kalisana ne parlait pas un mot de français, Nad se précipita en direction de l’infirmerie. Elle arriva juste à temps pour réceptionner le concierge qui, après avoir tenté de maîtriser le Sanjiyan, apprenait a voler sans ailes.

-Que se passe t’il? Demanda t’elle en le remettant sur ses pieds.

-Qui êtes vous?

-Une amie de Naga, depuis quand fait-il sa crise?

-Trois minutes environ mais... Comment?

Nad repoussa l’homme et tenta d’approcher de Kalisana. Il hurlait, la casquette de Naga sur l’œil. Trois professeurs d’éducations sportives essayaient de le coucher tandis que l’infirmière tentait d’introduire un objet dans la bouche du sanjiyan, pour l’empêcher d’avaler sa langue. Nad appuya sur les épaules du Sanjiyan et le cloua d’une simple pression sur le lit. Surpris, Kalisana cessa de hurler pendant un instant. Il reconnut Nad.

-Qu’est ce que tu fous-la? Et ou je suis encore!!! demanda t’il en Tibétain

-Chez Naga, calme-toi!

-Dis-leur de me lâcher! Hurla Kalisana en lançant son pied dans la mâchoire d’un des professeurs.

-Ils sont persuadés que tu fais une crise d’épilepsie!!!

Nad se contorsionna pour prendre le sachet dans sa poche sans lâcher le démon. Kalisana suivit son geste.

-C’est quoi ça?

-Tu vas respirer une pincée de ça!

Nad fourra une pincée de poudre sous le nez de Kalisana.

-Non! Pas de Poudre D’Oubli!!!

Nadia souffla sur le petit tas dans sa main en direction du visage de Kalisana. Celui ci secoua la tête, pris sa respiration et éternua violemment. Les yeux de Naga se rouvrirent et il cessa de se débattre.

-Qu’est ce que j’ai fait? Gémit t’il.

Nad fourra le reste du sachet dans sa poche et remit la casquette de Naga droite tout en grommelant en japonais.

-Tu peux te vanter de m’avoir fait une peur bleue...

L’infirmière et les professeurs se consultèrent du regard et lâchèrent Naga qui s’assit doucement.

-Ho... Je... Pardon, dit-il, j’ai encore dut faire une crise.

Nad soupira en lui caressant les cheveux. L’infirmière s’approcha de lui.

-Naga, comment te-sens tu? J’ai appelé l’ambulance, elle ne devrait plus tarder.

-Heu, non, merci, dit Naga, ça iras, je vais rentrer chez moi et...

-Pas question! Trancha l’infirmière, tu étais tellement crispé pendant ta crise qu’on ne pouvait même pas t’ouvrir les paupières. Tu iras à l’hôpital!

Nad et Naga se jetèrent un regard affolé.

Aie…

§

Deux heures plus tard, Nad attendait dans le couloir de l’hôpital. Un jeune médecin arriva vers elle.

-Mademoiselle Kumosan?

-Oui?

-Docteur Morin. Enchanté, dit le docteur en tendant la main.

-Excusez-moi docteur, mais c’est le docteur Julien qui s’occupe de Naga et...

-Désormais, Naga est mon patient, expliqua le docteur,  pourriez vous me suivre?

Nad hésita et suivi le docteur jusqu’à la chambre de Naga. Le jeune homme était allongé sur le lit et une infirmière lui faisait une prise de sang en babillant sur les jolis cheveux du jeune garçon. Le docteur la congédia et ferma la porte derrière elle. Puis il se tourna vers Nad et Naga. La jeune fille soupira.

-Ho, non, laissez moi deviner, Kushinada Dono...

Le docteur était maintenant  affublé d’un long nez et d’une peau rouge.

-Elle a des monstres et des démons infiltrés un peu partout. Cela fait dix ans que je suis arrivé ici et que je vis sous cette apparence.

-Et vous êtes?

-Un grand tengu[6]. Ne vous inquiétez pas jeune homme, je ne vous ferais pas le moindre mal.

Le docteur s’assit sur le lit prés de Naga pour continuer ses explications.

-Kushinada Dono m’a contacté pour vous aider à passer inaperçus. Je vois que la Poudre D’Oubli de Madame Linshao marche toujours aussi bien. Vous devriez libérer ce pauvre chien de l’illusion, il n’arrête pas de se faire marcher dessus.

Nad ne comprit pas l’allusion sur le moment puis se souvint d’Inuki.

-Ho Inuki! Mon tout beau, viens-là!

En tâtonnant, elle trouva la fourrure rêche du chien-démon et, tandis qu’une langue râpeuse comme du papier de verre lui léchait le visage, elle arracha le papier. Pendant ce temps, le docteur auscultait Naga.

-Aucune séquelle secondaire de la possession. Naga, il faudra que tu viennes souvent faire des tests à l’hôpital, autant physique que psychologique. As-tu mal quelques part?

-Au crâne surtout.

-Je vois, je ne peux pas te prescrire quelques choses qui t’endormirais, ça réveillerait le Sanjiyan, mais tu peux prendre autant d’aspirine que tu le sens. Comment as-tu été possédé?

-Bah, en sport, on jouait au basket, j’ai reçu un coup de coude sur le crâne.

-Je t’ai dit de faire attention!!! S’exclama Nad, furieuse de l’inconscience de son ami.

-Je suis désolé, je n’avais pas prévu cela, répliqua Naga, plus penaud.

Le docteur leva les mains en signe de paix.

-Du calme, du calme. Il faut que vous alliez chez Kushinada Dono sans plus attendre. Elle a envoyé Yamato vous chercher.

§

Quelques minutes plus tard, Nad et Naga montèrent dans une voiture noire, le Jama décocha un sourire charmeur à Nad en lui ouvrant la porte. Jaloux, Naga ne se gêna pas pour passer devant la jeune fille et mettre ses pieds sur son siège. Inuki bondit sur les genoux de son maître et frotta sa tête ébouriffée contre sa joue. Nad s’installa à côté de Naga.

-Qu’est ce que tu as?

-Rien, répondit-il d’un ton bougon.

Le démon-serpent se mit au volant et démarra.

-Au fait Arachnadia Dono, nous n’avons pas été présentés, je suis Yamato.

-Enchantée, répondit Nad en repoussant les pieds de Naga du siège.

Celui ci grommela quelques choses puis rabattit sa casquette sur ses yeux.

Remonter Chapitre 4

[1] Ja : Serpent Ma : Démon
[2] Dono est un titre honorifique très fort, madame ou monsieur en très respectueux
[3] Certains métis sont stérile
[4] Apprentie prêtresse
[5] Kineko en train de chanter : TONARI NO TOTORO TOTORO !!! TOTORO TOTORO !!!
[6] Une espèce de démon des forêts facétieux. Les grands Tengu ont un long nez et la peau rouge, les petits tengus sont souvent des corbeaux.