The
6th
Partie 1 : Le Temple de L'Oeil Mystique
Chapitre 3 : Un Jour En France
-NAGAAAAA!!!
Le jeune homme ouvrit un œil, jugea
qu’il était trop tôt pour se réveiller et s’enfonça sous l’édredon de
plumes. Nad ouvrit la porte à ce moment la, l’air sévère. Elle saisit l’édredon
par un coin et le souleva vivement. Naga poussa un cri de surprise et se cacha
derrière un de ses oreillers.
-N..N...N...
NAD! Je t’ai déjà dit que... De...
-Tu dormirais au moins avec un slip, ça
ne te gênerait pas. Debout!
Nad sortit de la chambre tandis que Naga
ouvrais sa commode pour piocher des vêtements à peu prés propre. Cela faisait
six mois qu’ils étaient arrivés en France, après un long périple à pieds
ou véhicule acquis plus ou moins légalement, au travers de l’Asie, la Russie
et l’Europe. Nad avait fait preuve d’une débrouillardise à toute épreuve
durant ce voyage. Elle avait toujours trouvé de quoi nourrir Naga au moins une
fois par jour et l’avait toujours protégé. Au cours de cette année, le
sanjiyan ne s’était manifesté qu’une seule fois, au travers d’une crise
d’épilepsie, en pleine Turquie. La crise n’avait duré qu’une dizaine de
minutes, au travers de laquelle, selon Nad, le Sanjiyan avait vociféré en tibétain.
Mais lorsque Naga avait repris conscience, il avait vu les bleus sur les bras de
la jeune fille et elle avait boité durant une semaine. Il savait de ses
lectures au monastère que le Sanjiyan, non content d’être un monstre était
aussi un combattant hors pair, mais pour arriver a faire boiter quelqu’un qui
latterait d’une main Bruce Lee et Jacky Chan… Arrivés à Paris, Naga avait
été accueilli par ses grands-parents paternels, mais il avait émis le souhait
de continuer a vivre dans l’appartement de ses parents. Nad, présentée comme
une amie de ses parents sous un nom d’emprunt, (-Nadia Kumosan? C’est quoi
ce nom ridicule? -Kumosan ça veut dire Dame Araignée, Nad, qu’est ce que tu
veux que je dise à mes grands-parents? Que je suis possédé par un démon et
que tu es mon garde du corps?), avait promis de s’occuper de lui jusqu’à sa
majorité. Naga avait repris ses cours et passait au lycée malgré son année
de retard.
Naga entra dans la cuisine. Nad
s’affairait aux fourneaux, elle n’était pas très bonne cuisinière, il
fallait bien l’avouer, mais elle faisait des efforts. Néanmoins, elle aurait
préféré mourir plutôt que d’avouer à Naga qu’elle lisait les magazines
de sa mère afin de se perfectionner. Naga s’assit à sa place et contempla
son assiette dans laquelle refroidissait une bouillie de gruau brun, agrémenté
d’une fraise qui coulait en faisant de petites bulles.
-C’est joli, merci.
-de rien.
Naga goûta une cuillerée de gruau. Il
fit une rapide grimace mais la remplaça par un sourire quand il vit Nad tournée
vers lui.
-Ca ne vas pas?
-Ca manque de sucre, bredouilla Naga.
-Ha? J’étais pourtant persuadée
d’avoir mis la quantité, dit Nad en posant le sucrier devant Naga, je vais
tisser dans ma chambre.
-A tout à l’heure.
Naga la regarda s’éloigner puis il
sifflota doucement. Un chien se leva de sous la table, bailla, gratta une épaule
maigrichonne et s’approcha de Naga d’un pas nonchalant. Le jeune homme posa
l’assiette par terre.
-Tiens Inuki.
Le chien se jeta sur l’assiette de
nourriture et lécha jusqu’à la dernière parcelle. Naga lui gratta le crâne
d’un air dubitatif.
-Et bé, je devrais avoir mauvaise
conscience de te donner ça à bouffer... Ma mère aurait appelé ça de la
cruauté envers les animaux.
Inuki s’écarta de l’assiette et se lécha
les babines. Naga contempla l’œil bleu du chien puis gratta la fourrure
rousse et emmêlée. Inuki avait été trouvé en Inde, ou plutôt, il avait
suivi Naga dés le premier coup œil. En l’examinant de plus près, Nad avait
déclaré qu’il s’agissait d’un chien-démon, un animal ayant des origines
démoniaques, ce qu’attestait son regard vairon ainsi que l’odeur horrible
qui se dégageait de lui. Les chiens-démons n’obéissent qu’au maître
qu’ils choisissent et se nourrissent des restes de leurs repas ou de leurs
ennemis. Si Inuki espérait faire bombance avec de la chair humaine, c’était
raté. Heureusement pour lui et pour Naga, il aimait la cuisine de Nad. Naga se
fit rapidement un petit déjeuner un peu plus potable et alla prendre son sac.
En passant devant la chambre de Nad, il y jeta un coup œil. La jeune fille
avait arrangé sa chambre à sa façon: de fins fils étaient tendus un peu
partout et son lit n’était qu’une grosse boule de fils de soie blanc.
Assise par terre, la jeune fille faisait jouer ses doigts sur un carré de tissu
tendu devant elle. A chaque passage, le carré s’agrandissait. Les fils étaient
tantôt d’un blanc soyeux, tantôt rouge sang, en passant par toutes les
nuances de rose et de carmin. Naga avait été très effrayé en apprenant que
Nad le teignait avec son sang, mais il s’était calmé en comprenant qu’il
ne lui fallait qu’une goutte de sang pour un kilomètre de fils. Naga sortit
de la chambre de la jeune fille et alla prendre son sac dans sa chambre. Il
sortit ensuite sur la pointe des pieds.
Deux heures plus tard, Nad finit son
tissage. Elle le plia soigneusement et le posa sur un tas à ses côtés. Elle
compta les morceaux de tissu puis se lève.
-Douze, ça ira.
Elle regarda ses vêtements. Quand elle
restait à la maison, elle portait la même tenue que quand elle avait rencontré
Naga, mais elle mettait des vêtements plus habillés pour sortir. Elle tourna
sur elle-même.
-Voyons... Carmin! Ca fait longtemps. Et
pour la coupe...
Elle se regarda dans un miroir. Soudain,
ses vêtements se déchirèrent et s’agencèrent différemment, en une jolie
robe rouge sombre de style chinois. Elle fit la moue.
-Ho.. Non, pas décolleté.
Le col se reforma autour de son cou. Elle
se tourna, regarda son reflet puis ses jambes. Elle soupira puis rallongea le
bas de sa robe. Ensuite, elle enfila un blouson rouge et une paire de chaussures
noires. Elle ramassa ses tissages et les enveloppa dans un tissu plus grossier.
Puis elle siffla Inuki.
-Inuki!!! Viens Rouquin.
Le chien arriva vers la jeune fille en
jappant, content pour un rien, comme seuls les chiens peuvent l’être. Elle
noua un fil de soie autour du collier du chien et sortit de l’appartement. Il
y avait une station de métro non loin de la et elle l’emprunta avec toute la
force de l’habitude, malgré la peur qu’elle avait eut la première fois
qu’elle avait vu le « grand serpent de métal ». Nombreux étaient
les hommes qui se retournaient sur son passage, mais la jeune fille les
ignorait. Elle prit le métro en direction du quartier chinois et arriva dans
une petite ruelle sombre et malodorante. Inuki sur les talons, elle entra dans
une petite boutique. Une très vieille chinoise, assise sur un tabouret, ses
petits pieds bandés posés devant elle, leva les yeux en l’entendant entrer.
En reconnaissant la jeune fille, elle lui sourit.
-Nad! Tu m’apportes tes tissages?
-J’en ai douze, répondit Nad en posant
son paquet sur le comptoir.
La jeune fille défit le paquet et sortit
le premier tissage. C’était une étoffe rouge vif, décorée de pétales de
fleurs blancs. La Chinoise l’effleura doucement et hocha la tête.
-Tes tissus commencent à être réputés...
Tiens, voici ta part.
La vieille femme tendit quelques billets
à Nad et remballa les tissus qu’elle glissa sous le comptoir. Elle fit signe
à Nad de la suivre dans l’arrière boutique. La jeune fille la suivit et
referma le lourd rideau qui bloquait le passage. La femme farfouilla dans une
vieille étagère couverte de pots, de bocaux contenant une faune pour le moins
inhabituelle et de sachets de papiers. Inuki vint poser sa tête sur le bord de
la table en faisant des yeux a attendrir le prince des démons en personne. La
vieille femme lui tapota la tête négligemment et lui jeta un morceau d’un
animal flottant dans le formol.
-brave bête Inuki.
Le chien mâcha le morceau de chair et
avala. Il se lécha les babines et retourna se frotter aux jambes de Nad. La
Chinoise trouva enfin ce qu’elle cherchait et le tendit à Nad.
-Voici.
Nad prit le sachet.
-qu’est ce que c’est exactement?
-Ce qui empêcheras le Sanjiyan de
prendre possession de ton jeune ami. Un dérivé de la cocaïne.
Nad blêmît et regarda la petite
vieille.
-A n’utiliser qu’en cas d’extrême
urgence. Il ne faut pas risquer une accoutumance.
La Chinoise s’essuya les mains sur un
chiffon et se tourna vers Nad.
-En cas de crise, fait lui en respirer
une pincée, pas plus surtout!
-D’accord.
Nad fourra le sachet dans sa poche. Elle
s’apprêta à partir quand la Chinoise l’arrêta.
-Au fait, Nad, tant que je pense à ce
petit démon, je connais quelqu’un qui étudie les démons et les possessions
depuis des années, tu devrais aller voir.
-Ou ça se situe?
La vieille dame lui donna l’adresse et
Nad la remercia. Après une rapide commande sur six rideaux blancs, la jeune
fille ressortit. Elle siffla Inuki qui flairait avec attention une borne
d’incendie et repartit dans le métro. Quelques dizaines de minutes plus tard,
elle arriva devant une vieille maison de la banlieue. Elle sonna et attendit
patiemment, sommant d’un regard a Inuki de cesser de renifler les tulipes de
cette manière. Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit sur un beau
jeune homme japonais, de solide stature et aux long cheveux noirs noués en
catogan. Nad s’inclina.
-J’aimerais parler à Kushinada San. Je
viens de la part de Madame Linshao.
-Ha! Vous devez être Arachnadia!
S’exclama t’il avec un sourire éclatant, veuillez me suivre.
Il la fit entrer dans le couloir. La
maison était assez ancienne, mais elle avait été agencée de manière
japonaise. Les murs peint de blancs et les portes de papiers transportaient immédiatement
dans un vieux dojo japonais, remémorant a Nad son enfance japonaise. Nad se déchaussa
et se tourna vers le jeune homme. Elle glapit de surprise en portant la main à
une dague dans sa poche. Le beau visage n’avait pas changé, mais le corps
athlétique qu’elle avait entr’aperçu s’était mué en celui d’un
serpent énorme.
-Ne craignez rien, je suis un Jama[1],
Kushinada Dono[2] m’a fait cadeau de l’illusion d’un corps humain
en échange de quelques services.
Le Démon-serpent s’inclina vers la
droite.
-Veuillez me suivre Arachnadia Dono.
Arachnadia suivi le jeune homme, Inuki
sur les talons. Le chien n’avait pas bronché en voyant le changement de forme
du jeune homme et Arachnadia se maudit de ne pas avoir vu l’illusion, elle se
ramollissait au contact de Naga, il faudrait qu’elle revoit son entraînement.
Le démon s’arrêta devant une porte et s’inclina.
-Kushinada Dono, Arachnadia Dono est ici
et vous demande une audience.
-Qu’elle entre, répondit une voix âgée.
Le jama ouvrit la porte et s’écarta en
rassemblant ses anneaux. Nad avança dans la pièce, les yeux baissés et
s’agenouilla avant de s’incliner devant la femme qui avait parlé.
-Veuillez pardonner ce manque de
courtoisie, dit-elle en gardant les yeux baissés, mais il me faut des réponses
à des questions.
Il y eut un silence, puis un rire clair
le brisa, suivi de la voix de la femme.
-Une Kumônna qui s’incline devant moi?
C’est trop d’honneur, lève-toi mon enfant.
Nad se redressa et se retrouva en face
d’une vieille femme, plus âgée encore que la Chinoise, vêtue de plusieurs
kimonos blancs superposés, à la manière des geishas des anciens temps. Sa
longue chevelure blanche était étalée derrière elle et une très jeune fille
les brossait. La vieille femme plissa les yeux en regardant Nad puis hocha la tête.
-Tu n’es pas entièrement Kumônna.
Nad sursauta et se figea, comment avais
t’elle su ? Nad ressemblait tant a une dame Araignée que même les
vraies s’y laissaient prendre.
-Comment le savez vous? Demanda t’elle
d’un ton trop brusque, qu’elle regretta tout de suite. Pardon je.. Je ne
voulais pas…
L'aïeule hocha la tête et fit signe à
l’adolescente d’aller faire du thé.
-Tu n’as pas la beauté des
Dames-Araignées. Tu es belle, certes, mais c’est de la beauté humaine. Tu es
métisse n’est ce pas?
Nad hocha la tête et baissa les yeux.
-Mon père est japonais.
-Je vois...
La jeune fille revint et servit deux
tasses selon le rituel avant de retourner brosser les cheveux de la vieille
femme. Celle ci prit son thé et le but à petites gorgées.
-Que désires-tu? Savoir si tu es fertile[3]?
Linshao pourrait très bien résoudre ce problème, il n’y a pas meilleur guérisseur
dans toute l’Europe.
Nad rougit et secoua la tête.
-Non, c’est au sujet d’un jeune
homme.
-Il est beau au moins? Demanda la vieille
femme du tac au tac.
Nad resta bouche bée tandis que
l’adolescente grondait gentiment la vieille femme qui étouffait un rire derrière
une de ses longues manches immaculées.
-Kushinada Dono! Voyons! A votre âge!
-Heu, je... balbutia Nad.
-C’était pour rire! Dis moi ce qui
t’amène.
Nad prit sa respiration et raconta
d’une traite son histoire, sa rencontre avec Naga, la manière par laquelle il
avait été possédé ainsi que leur errance a travers le monde. Elle s’arrêta
à la fin de son récit et attendit un commentaire de la part de la vieille
femme.
-Kalisana est donc de retour, fit
pensivement Kushinada en sirotant son thé.
-Vous le connaissez? S’étonna Nad.
-Je ne les fais pas, mais j’ai déjà
plus de cinq cents ans.
Nad hocha la tête et retint
difficilement le sifflement admiratif qui lui venait aux lèvres.
-Il y a cinq cents ans, continua la
vieille femme, je travaillais au côté de Kalisana en tant qu’exorciste. Je
n’étais qu’une toute jeune miko[4]
à l’époque, mais...
Elle fit signe à la jeune fille de
s’en aller et elle resta seule avec Nad pour continuer son histoire.
-Nous étions amants. A l’époque, il
possédait un jeune homme beau comme un dieu. Ses parents avaient été tués
par des exorcistes quand il venait de naître et avant de mourir, sa mère
l’avait incarné dans un corps de bébé humain. Il avait suivi la croissance
de l’enfant, et ignorait qu’il était un sanjiyan.
-Ku.shi.na.da!
Le
jeune homme entoura la taille de la jeune fille de ses bras puissants. Elle
sursauta et se tournant à demi, reconnu Kalisana.
-Kal!
Tu ne devrais pas venir ici! S’exclama t’elle en le poussant vers un petit
bosquet, si le prêtre nous voit...
Kalisana
déposa un baiser sur les lèvres de la jeune fille.
-Laisse
tomber ce vieux radoteur! Je suis la moi!
Il
la serra dans ses bras et Kushinada se laissa faire, ravie amlgré son mécontement
face a l’irresponsabilité de son amant. Elle leva les yeux et contempla ce
visage doux aux yeux fermés. Le bandeau qui ornait son front était orné de
symboles mystiques. Elle suivit la courbe de son nez du bout du doigt et
soupira.
-Kal,
quand est ce que tu retireras ton bandeau?
-Je
ne peux pas! Mon père l’a enchanté quand j’étais enfant pour me permettre
de voir malgré mon handicap!
La
jeune fille prit le visage de son amant entre ses mains et caressa les paupières
du bout des doigts.
-Je
ne connais même pas la couleur de tes yeux...
Kalisana
attira la jeune fille vers un buisson.
-Demain,
je pars à un raid chez les sanjiyans.
Kushinada
fit mine de prendre un air exaspéré.
-Tiens
donc! Et tu vas encore me sortir ton refrain du genre “ c’est la dernière
fois qu’on se verra, je risque la mort demain, reste avec moi cette nuit, je
t’en supplie”, hé, j’étais censée rester pure moi!
-Tu
fais bien de parler au passé, murmura Kalisana.
-On était jeune, on était beau, soupira
Kushinada.
Il y eut un silence.
-On était con aussi. Le raid s’est mal
passé. Un sanjiyan à réussi à retirer son bandeau à Kalisana et il a tout
de suite compris. Les autres exorcistes l’ont ramené, mais il est resté
prostré une semaine. Sans boire, ni manger. Un jour il a disparu, et je n’ai
entendu parler de lui ensuite que par les histoires des autres exorcistes. On
m’a dit qu’il faisait cavalier seul, rejeté par les sanjiyans pour avoir tué
ses propres frères et par les humains pour être devenu un tueur d’humain.
Kushinada soupira. Puis elle releva les
yeux vers Nad.
-Ha, c’est vieux... Ca ne me rajeunit
pas tout ça. Enfin bref. Votre problème est de débarrasser Naga de Kalisana.
-Il y a une solution?
-Aucune, malheureusement... On peut juste
limiter les dégâts. Il faudrait revenir avec lui et... Mais, qu’est ce
qu’il a votre chien-démon?
Nad tourna vivement la tête vers Inuki.
Le chien, accroupi à ses côtés, s’était levé à demi et semblait pris de
convulsions. Son pelage semblait secoué de vagues et s’hérissait par à-coup.
Kushinada regarda Nad.
-C’est votre chien?
-Non, c’est celui de...
Le chien-démon, appelé ainsi en raison
de l’attachement et la fidélité sans borne qu’il voue à son maître. Une
telle fidélité, qu’il ressent jusqu’au moindre malaise de son maître.
Et uniquement son maître.
Nad sauta sur ses jambes.
-Par les dieux! C’est Naga!
-Comment? Le chien-démon a reconnu Naga
comme son maître?
Sous les yeux étonnés des deux femmes,
Inuki se mit à grandir. Ses vertèbres craquèrent lorsqu’il étira son dos,
ses pattes s’allongèrent et s’élargirent, sa gueule se garnie de crocs étincelants
et au final, une crinière rousse lui poussa le long du dos tandis que des
rayures brunâtres couraient sur ses pattes. A la fin de sa transformation, il
poussa un long hurlement, à mi-chemin entre le cri du loup et le ricanement de
la hyène. Puis, il tourna la tête vers Nad et jappa.
-Inuki? Demanda la jeune femme d’une
voix faible.
-Venir... Murmura Inuki d’une voix
rauque, vite... Mon maître...
Nad jeta un regard désespéré à
Kushinada, l’air de dire « J’adore mon quotidien » et monta à
califourchon sur le chien, qui lui arrivait maintenant à la taille. Elle se
tourna vers Kushinada.
-Je reviens avec Naga, Kushinada Dono.
-Attends mon enfant, si vous sortez
ainsi, vous allez provoquer une émeute.
Kushinada prit une feuille de papier, traça
rapidement un signe dessus a l’aide d’une pinceau posé sur sa table de
travail et la colla sur le poitrail du chien. Au grand étonnement de Nad, celui
ci se laissa faire. Kushinada s’écarta.
-J’ai posé une illusion. Vous êtes
invisibles, faites attention et revenez au plus vite avec le jeune homme.
-Je vous le promets, vas-y Inuki.
Kushinada ouvrit la fenêtre et Inuki se
ramassa pour bondir.
L’accélération coupa le souffle à la
jeune femme sur son dos.
Le chien courait.
Son instinct le conduisait droit à son
maître.
Pour plus de commodités, Inuki courait
sur les toits et les fils de téléphones. Cela rappela vaguement à Nad un
dessin animé que lui avait montré Naga.
-Si tu ralentis pas Inuki, murmura
t’elle d’une voix éteinte en serrant la crinière du chien entre ses
doigts, je te jure que je t’appelle le Chat-Bus[5],
jusqu’à la fin de tes jours!
L’arrêt fut aussi brutal que le démarrage.
Nad serra les jambes pour ne pas passer par-dessus la tête du chien et ouvrit
les yeux. Elle était dans la cour du lycée de Naga. La cour était vide,
visiblement, c’était la récréation et Nad en profita pour descendre du
chien. À peine l’eut t’elle lâchée qu’il disparut. D’abord étonnée
par ce phénomène, elle se souvint que le chien était encore sous l’illusion
de Kushinada. Elle réfléchît quelques secondes puis tendit l’oreille. Des
cris provenaient de l’infirmerie, en particulier d’une voix inimitable
qu’il proclamait, en tibétain, que les grands-mères des moines faisaient des
choses pas claires avec des chèvres du Tibet. Bénissant le fait que Kalisana
ne parlait pas un mot de français, Nad se précipita en direction de
l’infirmerie. Elle arriva juste à temps pour réceptionner le concierge qui,
après avoir tenté de maîtriser le Sanjiyan, apprenait a voler sans ailes.
-Que se passe t’il? Demanda t’elle en
le remettant sur ses pieds.
-Qui êtes vous?
-Une amie de Naga, depuis quand fait-il
sa crise?
-Trois minutes environ mais... Comment?
Nad repoussa l’homme et tenta
d’approcher de Kalisana. Il hurlait, la casquette de Naga sur l’œil. Trois
professeurs d’éducations sportives essayaient de le coucher tandis que
l’infirmière tentait d’introduire un objet dans la bouche du sanjiyan, pour
l’empêcher d’avaler sa langue. Nad appuya sur les épaules du Sanjiyan et
le cloua d’une simple pression sur le lit. Surpris, Kalisana cessa de hurler
pendant un instant. Il reconnut Nad.
-Qu’est ce que tu fous-la? Et ou je
suis encore!!! demanda t’il en Tibétain
-Chez Naga, calme-toi!
-Dis-leur de me lâcher! Hurla Kalisana
en lançant son pied dans la mâchoire d’un des professeurs.
-Ils sont persuadés que tu fais une
crise d’épilepsie!!!
Nad se contorsionna pour prendre le
sachet dans sa poche sans lâcher le démon. Kalisana suivit son geste.
-C’est quoi ça?
-Tu vas respirer une pincée de ça!
Nad fourra une pincée de poudre sous le
nez de Kalisana.
-Non! Pas de Poudre D’Oubli!!!
Nadia souffla sur le petit tas dans sa
main en direction du visage de Kalisana. Celui ci secoua la tête, pris sa
respiration et éternua violemment. Les yeux de Naga se rouvrirent et il cessa
de se débattre.
-Qu’est ce que j’ai fait? Gémit
t’il.
Nad fourra le reste du sachet dans sa
poche et remit la casquette de Naga droite tout en grommelant en japonais.
-Tu peux te vanter de m’avoir fait une
peur bleue...
L’infirmière et les professeurs se
consultèrent du regard et lâchèrent Naga qui s’assit doucement.
-Ho... Je... Pardon, dit-il, j’ai
encore dut faire une crise.
Nad soupira en lui caressant les cheveux.
L’infirmière s’approcha de lui.
-Naga, comment te-sens tu? J’ai appelé
l’ambulance, elle ne devrait plus tarder.
-Heu, non, merci, dit Naga, ça iras, je
vais rentrer chez moi et...
-Pas question! Trancha l’infirmière,
tu étais tellement crispé pendant ta crise qu’on ne pouvait même pas
t’ouvrir les paupières. Tu iras à l’hôpital!
Nad et Naga se jetèrent un regard affolé.
Aie…
§
Deux heures plus tard, Nad attendait dans
le couloir de l’hôpital. Un jeune médecin arriva vers elle.
-Mademoiselle Kumosan?
-Oui?
-Docteur Morin. Enchanté, dit le docteur
en tendant la main.
-Excusez-moi docteur, mais c’est le
docteur Julien qui s’occupe de Naga et...
-Désormais, Naga est mon patient,
expliqua le docteur, pourriez vous
me suivre?
Nad hésita et suivi le docteur jusqu’à
la chambre de Naga. Le jeune homme était allongé sur le lit et une infirmière
lui faisait une prise de sang en babillant sur les jolis cheveux du jeune garçon.
Le docteur la congédia et ferma la porte derrière elle. Puis il se tourna vers
Nad et Naga. La jeune fille soupira.
-Ho, non, laissez moi deviner, Kushinada
Dono...
Le docteur était maintenant
affublé d’un long nez et d’une peau rouge.
-Elle a des monstres et des démons
infiltrés un peu partout. Cela fait dix ans que je suis arrivé ici et que je
vis sous cette apparence.
-Et vous êtes?
-Un grand tengu[6].
Ne vous inquiétez pas jeune homme, je ne vous ferais pas le moindre mal.
Le docteur s’assit sur le lit prés de
Naga pour continuer ses explications.
-Kushinada Dono m’a contacté pour vous
aider à passer inaperçus. Je vois que la Poudre D’Oubli de Madame Linshao
marche toujours aussi bien. Vous devriez libérer ce pauvre chien de
l’illusion, il n’arrête pas de se faire marcher dessus.
Nad ne comprit pas l’allusion sur le
moment puis se souvint d’Inuki.
-Ho Inuki! Mon tout beau, viens-là!
En tâtonnant, elle trouva la fourrure rêche
du chien-démon et, tandis qu’une langue râpeuse comme du papier de verre lui
léchait le visage, elle arracha le papier. Pendant ce temps, le docteur
auscultait Naga.
-Aucune séquelle secondaire de la
possession. Naga, il faudra que tu viennes souvent faire des tests à l’hôpital,
autant physique que psychologique. As-tu mal quelques part?
-Au crâne surtout.
-Je vois, je ne peux pas te prescrire
quelques choses qui t’endormirais, ça réveillerait le Sanjiyan, mais tu peux
prendre autant d’aspirine que tu le sens. Comment as-tu été possédé?
-Bah, en sport, on jouait au basket,
j’ai reçu un coup de coude sur le crâne.
-Je t’ai dit de faire attention!!!
S’exclama Nad, furieuse de l’inconscience de son ami.
-Je suis désolé, je n’avais pas prévu
cela, répliqua Naga, plus penaud.
Le docteur leva les mains en signe de
paix.
-Du calme, du calme. Il faut que vous
alliez chez Kushinada Dono sans plus attendre. Elle a envoyé Yamato vous
chercher.
§
Quelques minutes plus tard, Nad et Naga
montèrent dans une voiture noire, le Jama décocha un sourire charmeur à Nad
en lui ouvrant la porte. Jaloux, Naga ne se gêna pas pour passer devant la
jeune fille et mettre ses pieds sur son siège. Inuki bondit sur les genoux de
son maître et frotta sa tête ébouriffée contre sa joue. Nad s’installa à
côté de Naga.
-Qu’est ce que tu as?
-Rien, répondit-il d’un ton bougon.
Le démon-serpent se mit au volant et démarra.
-Au fait Arachnadia Dono, nous n’avons
pas été présentés, je suis Yamato.
-Enchantée, répondit Nad en repoussant
les pieds de Naga du siège.
Celui ci grommela quelques choses puis rabattit sa casquette sur ses yeux.
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